La ponte des coraux

UN MYSTERE ENFIN ECLAIRCI
Il y a 25 ans la systématique des coraux était
bien avancée ; la structure et le fonctionnement de leurs
récifs étaient déjà bien compris. Paradoxalement, les modalités
de leur reproduction demeuraient assez obscures. En effet, ce
n'est qu'en 1981 que fut observée, pour la première fois, la ponte
des coraux dans leur milieu en Australie, sur la Grande Barrière,
au nord de Cairns. Et pour cause ! La majorité des espèces de
coraux se reproduisent uniquement pendant un temps très court,
5 ou 6 jours par an seulement. La brièveté de cette ponte et son
caractère nocturne sont certainement les raisons de cette longue ignorance. A
la Réunion, Maurice Parmantier a observé
le phénomène régulièrement depuis 1991 et l'A.P.B.G. lui a rapidement
emboîté le pas sous l'impulsion de Ginette LOPEZ, maintenant dans
l’académie de Montpellier. C’est ainsi qu’année après année, nous
avons pu construire le tableau suivant grâce aux observations
des uns et des autres. Sa validité demeure limitée aux jours d’observation
faute d’observateurs permanents. Ce n’est que depuis environ 3
ans que des observations plus larges dans le temps et dans l’espace
ont été réalisées permettant de couvrir plusieurs mois de l’année et
plusieurs sites coralliens.
| 23 novembre 1991 |
2 jours après la pleine
lune |
| 13 novembre 1992 |
3 jours après la pleine lune |
| 1et2 novembre 1993 |
2 et 3 jours après la pleine lune |
20 novembre 1994 |
2 jours après la pleine lune |
| 1995 |
? pas d'observateurs |
| 27 novembre 1996 |
1 jour après la pleine lune |
| 1997 (épisode El Nino) |
? |
| 7 octobre 1998 |
2 jours après la pleine lune |
| 28 septembre 1999 |
3 jours après la pleine lune |
| 17 et 18 octobre et 14 et 15 novembre 2000 |
3,4 et 5 jours après les pleines
lunes |
| 16 octobre 2001 |
jour de la pleine Lune |
| 2002 |
? pas d'observateurs |
| 24,25 et 26 septembre, 25 octobre et
12 et 13 novembre 2003 |
3, 4, 14, 15 et 16 jours après la pleine
lune |
| 30 novembre 2004 |
4 jours après la pleine lune mais pas
de ponte massive |
| 19, 20 et 21 octobre 2005 |
2, 3 jours après la pleine lune à l’Hermitage
et 4 jours après la pleine lune à Saint-Leu |
II y a plusieurs épisodes, plus ou moins massifs, de ponte
par an concernant essentiellement les coraux branchus Acropora
formosa. Les scientifiques en sont encore au stade des hypothèses
pour tenter d'évaluer l'influence des facteurs du milieu sur la
synchronisation de ce phénomène : température de l'eau, phase
de la lune, coefficient de la marée ? Par ailleurs, les facteurs
trophiques influencent certainement la reproduction. Le stress
subi par les colonies lors des fortes marées basses en saison
chaude, les épisodes de blanchissement, ont certainement un impact
sur la reproduction des coraux. Ainsi quand elle sera mieux connue,
la reproduction sera peut-être un bio-indicateur
précieux de la santé de nos récifs. Les paris sont ouverts chaque
année. Cette année nous avions programmé un rendez-vous nocturne
le 20 octobre sur la plage de l’Hermitage et nous avons eu la
chance d’assister à une ponte massive (figure 1) au moment de
l’étal de marée basse et alors que la lune commençait tout juste
à apparaître derrière le relief.

figure 1: surface du lagon immédiatement après la
ponte
Les produits sexuels ont été observés
au microscope et photographiés dès que possible de façon tout
à fait artisanale : un appareil photo numérique a été posé
sur l’oculaire d’un microscope de lycée (x100) en zoomant. Le
laboratoire d’écologie marine de la Réunion nous a avoué n’avoir
pas fait mieux.
DES MODALITES
DE REPRODUCTION VARIEES
La biodiversité complique tout…
Les gamètes se forment à partir de cellules
interstitielles de l’endoderme et migrent dans les cloisons
de la cavité gastro-vasculaire. La majorité des espèces sont
hermaphrodites : un même polype produit à la fois des gamètes
mâles et des gamètes femelles.
les Pocilloporidés, hermaphrodites, les spermatozoïdes
sont émis dans l’eau de mer. Ils migrent, probablement attirés
par des phéromones, vers la cavité gastro-vasculaire d’un autre
polype. La fécondation s’y produit et l’œuf s’y développe en
une larve ciliée, la planula, qui est libérée après avoir intégré
des zooxanthelles.
Les Acropora, également hermaphrodites, libèrent
des agrégats mixtes d'ovules enfermant une petite quantité de
sperme d'où un aspect irrégulier, en grappes, des produits sexuels
observés à la loupe ou au microscope et l'apparente absence
de sperme.
Les Favites, hermaphrodites aussi, émettent,
quant à eux, successivement des jets d'ovules puis de sperme.
Chez les Fungidés, les sexes sont séparés.
Ils font partie de la catégorie plus exceptionnelle des
coraux constructeurs dioïques
A la Réunion, il y aurait au moins 160 espèces
de coraux qui ont donc des modalités de reproduction bien différentes.
Cette année, dans les prélèvements faits en surface, nous avons
nettement observé des ovules bien sphériques (figure 2) entourés
de spermatozoïdes coniques animés de mouvements browniens. Malheureusement
la qualité des photos rend difficile l’observation des ces derniers.
figure 2 : ovule avant la fécondation (immédiatement
après la ponte)
La surface de l’eau s’est trouvée
rapidement couverte d’œufs en provenance sans doute de la pente
externe et nous n’avons pas identifié la ou les espèces
responsables. Le mode de segmentation particulier de l’œuf (figure
3),

figure 3 : première division de l’œuf environ 2 heures
après la ponte
puis de ses deux cellules filles
(figure 4) nous permettra peut-être d’en savoir plus.

figure 4 : deuxième division de l’œuf environ 4 heures
après la ponte.
Il y a quelques années à l’occasion
d’une précédente ponte massive, nous n’avions pas observé ceci
mais des agrégats irréguliers. Nous avions alors cru à un artefact.
On peut faire l’hypothèse qu’ils correspondraient aux produits
sexuels d’Acropora.
CE PHENOMENE SE DEROULE-T-IL DE
FAÇON SYNCHRONE DANS TOUT L'OCEAN INDIEN AUSTRAL ?
D ans l'état de Western Australia, on observe des récits
coralliens depuis les îles Ashmore (1) dans la Mer de Timor
(2° S) jusque dans les Abrolhos (2) (29° S), et même
au large d'Espérance (3) (34° S). Le développement
des récifs coralliens au sud de la zone tropicale s'expliquerait
par le courant chaud de Leeuwin qui réchauffe les eaux
littorales pendant l'automne el l'hiver. Pendant les épisodes
« El Nino » ce courant a tendance à s'affaiblir.
Des Kimberley au nord, jusqu'aux Abrolhos, cet événement
se produit la 8 ème ou 9ème nuit après la
: pleine lune de mars, parfois d'avril alors que sur la Grande
Barrière (GB), au Queensland, la ponte massive se produit
au printemps ou au début de l'été comme à
la Réunion (R).

Nicole CRESTEY
Sources : Maurice Parmantier
L'Univers du' Vivant n° 21 juin 1987
Western Australian Muséum Perth